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Décalée

27/07/2009

victoria2Hier soir j’ai vu le film Victoria : les jeunes années d’une Reine. Et j’ai enfin compris que la vraie vie n’est pas là, pas ici, pas maintenant. La vraie vie est au XIXe siècle. Prenons par exemple le sujet de ce film : une histoire d’amour. Ses débuts surtout, parce que tout le monde en conviendra, de Tolstoï à Balzac, d’Albert Cohen à Charles Perrault, et même de Guillaume Musso à Barbara Cartland, tout ce qui fait l’intérêt d’une histoire d’amour, ce sont ses débuts. Et les débuts d’une histoire au XXIe siècle n’a rien à voir avec ceux d’une romance du XIXe.

Quelques éléments de comparaison (choisis de façon parfaitement arbitraire et je vous emmerde) :

Avant la rencontre
19e : Un nom murmuré, à peine entendu, par des parents qui complotent, une amie bienveillante ou une harpie des bas fonds. Parfois un visage aperçu, des scénarios de rencontres dans la tête, le cœur qui bat à l’évocation du nom de l’inconnu.

21e : Un profil Facebook espionné. On connaît de lui son visage, son état civil, les écoles qu’il a fréquentées, le nom de son employeur, ses livres, films, musiques préférés, la liste de tous les membres de sa famille, de tous ses amis de maternelle, de lycée et de fac, la blancheur des dents de toutes ses ex, l’intégralité de sa garde-robe, la densité de sa pilosité,  les fêtes auxquelles il a assisté au cours des deux dernières années, les expos, les concerts. On connaît son niveau en orthographe, en anglais, ses dernières cuites, ses expressions favorites, le nom de ses animaux domestiques, ses aliments favoris, les restaurants qu’il fréquente, les acteurs qu’il admire, les filles qu’il trouve sexy, la couleur de ses chaises de cuisine, les causes qu’il défend. Tout, on connaît tout de lui avant de l’avoir jamais rencontré. Il ne nous manque que son numéro de sécu et le code de son immeuble. Et encore, ce n’est pas certain.

La rencontre
19e
: Un son de roues sur du gravier, une forme de visage qui se dessine, une botte pose le pied à terre, le cœur s’emballe, la crainte d’être déçue se mêle à l’impatience et aux attentes. On observe derrière une fenêtre, à la dérobée, puis on dévale un escalier, engoncée dans son corset, et on croise pour la première fois les yeux de celui dont on ne savait presque rien. Des discussions autour d’un thé et d’une partie d’échecs, dans une longue robe de soie, les cheveux ornés de bijoux et de fleurs, un éventail pour cacher un visage qui rougit. Des manières, une balade dans un parc, des regards timides, des silences entendus.

21e : Une boite de nuit qui sent la transpiration, un bar bondé, les cheveux collés, une haleine alcoolisée, un vieux jean qui tient chaud, une main au cul, ou un tête à tête dans un café, accompagné d’odeurs de croque-monsieur et de serveurs odieux.

La convoitise
19e
: Des semaines de silence dans l’attente d’une lettre, le cœur qui bat dès qu’on entend un bruit, des déceptions si délectables avant qu’enfin la missive soit portée, dans une belle enveloppe bleu-ciel gigantesque. Un sceau de cire rouge que l’on décolle avec appréhension, on découvre une écriture, une main qui a écrit notre nom avec sa plume, des mots posés, réfléchis car réécrits cent fois avant d’être jugés recevables ce qui justifie ainsi pleinement que nous analysions chaque virgule car chaque virgule a effectivement un sens. Des sous-entendus, des déclarations à demi-mot, des souhaits implicites. Des jours à penser à notre réponse, à choisir la goutte de parfum que l’on déposera délicatement au moment de sceller l’enveloppe. Tant d’efforts, de soins. On garde ses lettres dans un tiroir secret, reliées ensemble par un ruban de soie et on cache la clé pour que personne n’ait accès à ces trésors.

21e : La même attente. Des bips stridents sur notre portable, des SMS de la banque nous annonçant notre découvert, de notre boss nous demandant pourquoi on est déjà partie du bureau, de notre cousine un peu chiante qui n’a pas trouvé de meilleur moment pour prendre des nouvelles. Un jour, le même bip, la même enveloppe virtuelle s’affiche, de la taille d’une fourmi. Une écriture uniformisée, la même que celle qui vous indique chaque mois que vous avez dépassé votre forfait. Trois mots, que dis-je, trois non-mots parfaitement interchangeables, irréfléchis et envoyés entre deux métros : « tu f koi ? » « onsvoit kan ? » « t libre pour déj 2main ? » On a même parfois droit à un délicat « tu baises kan ? » sur MSN (si, si je vous assure).

victoriaLa séduction
19e
: Après les lettres, on se revoit à un bal en prévision duquel une armada aura été mobilisée pour notre toilette. A peine arrivée on se demande s’il nous « réservera » pour les danses à venir. Les mains se touchent pour la première fois, les regards se plongent l’un dans l’autre et l’on crée à deux une chorégraphie aussi baroque que somptueuse. En cadeau, dans une lettre, une partition de Schubert recopiée juste pour nous, pendant des heures, en souvenir d’une danse ou d’une conversation.

21e : On clique sur la souris et on se « poke » sur Facebook. Eventuellement on reçoit un cadeau virtuel sur notre page : des menottes, un string, un hot-dog.

Les doutes, les craintes
19e
: Des jours sans nouvelles, sans lettres, des jours passés au fond de son lit ou derrière une fenêtre, aux aguets, les lettres serrées contre sa poitrine, le cœur frémissant à chaque bruit du dehors. Dans notre tête, des scénarios terribles bousculent des pointes d’espoir.

21e : Des heures à analyser son profil Facebook de fond en comble à la recherche d’une photo avec une autre expliquant son silence ou d’une annonce de voyage d’affaire à Kuala Lumpur. D’autres heures au téléphone avec toutes les personnes susceptibles de nous fournir la moindre information sur l’objet de notre affection.

Le passage à l’acte
19e
: Finalement, il revient, il se déclare, tremblant mais sûr de son désir. Il se dévoile sans craintes et nous emmène sur son cheval ou dans sa calèche sans nous laisser le temps de tergiverser et de faire la dinde.

21e : Un autre « poke » timide. Un texto sans intérêt. Eventuellement un resto ou un ciné soulignant une fois encore le triste sort auquel nous a abandonnés la modernité, qui se clôt par une demi-intention dans une voiture qui pue. La demi-intention parce que tu comprends, je ne suis pas sûr, j’ai encore des sentiments pour mon ex, et puis en plus je ne sais pas si je ne vais pas partir vivre à Besançon l’année prochaine, ou encore, je ne sais pas ce que je veux, je suis marié mais en instance de divorce (depuis deux ans) ou je suis perdu en ce moment, j’hésite encore entre les hommes et les femmes, et entre Terminale S et Bac Pro.

La suite
Ils se détestèrent et eurent beaucoup d’enfants. De toute façon tout le monde s’en fout de la suite.

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8 commentaires leave one →
  1. 27/07/2009 21:45

    Hey la Meuf, tu crois peut-être que ça sentait pas la vieille transpiration dans les salons victoriens?

  2. 28/07/2009 10:37

    Y’a toujours un mec pour gâcher nos rêves.

  3. 28/07/2009 14:22

    C’est vrai à cette époque ils faisaient caca derrière les rideaux.

    • zoud permalink
      27/08/2009 13:25

      Non… Ca c’était au temps de Louis XIV et avant…

  4. zoud permalink
    27/08/2009 13:27

    De toutes façons, la fin est la même, alors… Ah quoi bon ?? au XXIème siècle, au moins tu t’emballes pas trop !!!

    • 27/08/2009 15:02

      Mais c’est génial de s’emballer justement! Certes, on est souvent déçu, mais au moins on vibre, il se passe des choses!

  5. Agathe permalink
    14/10/2009 00:09

    Je sais bien que cet article commence à dater un peu, mais je le découvre seulement aujourd’hui, et je tiens à adresser mes plus sincères remerciements à La Meuf. Parce que moi aussi je veux rêver, parce que Pride and Prejudice (de la BBC), et parce qu’ Anna Karénine (Kitty et Lévine, bien entendu, les autres m’indiffèrent). Et pour la « marche triompante de l’amour » d’Ariane retrouvant Solal. Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !!!!!!!!!!! (je me liquéfie)
    Voilà, c’est tout.

    PS : et j’en profite au passage pour vous saluer tous les quatre et vous témoigner toute ma reconnaissance pour les quelques minutes de bonheur quotidien que vous m’offrez. En gros, bravo et continuez !

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